3 Épisode 2, La mer d’encre (extrait)

Résumé de l’épisode 2 

Houria, une sirène peu douée au regard des siens, dissimule un grand secret : il y a des années, elle a sauvé un humain de la noyade. Celui-ci a été banni par son peuple, car affligé d’une malédiction qui attire le malheur sur lui et son entourage. Avec les années, Houria est tombée amoureuse de son prince ; mais voilà que celui-ci dépérit. Parviendra-t-elle à l’emmener à terre, à la recherche de la Perle de Lumière qui peut seule lever la malédiction ?

***

Une agitation inhabituelle régnait dans la cité du Dragon. Houria se retourna dans le cœur de son anémone, se roula en boule, le nez sur les écailles de sa queue, pour se cramponner au sommeil qui la fuyait déjà. Bataille perdue : elle se redressa avec tant de brusquerie qu’elle heurta de la tête la paroi molle de sa couche. L’anémone s’ouvrit en grand pour l’expulser sans autre forme de procès. Houria atterrit de façon fort peu élégante à plat ventre. Elle soupira : une fois de plus, elle avait vexé son hôtesse. Il ne lui restait plus qu’à en trouver une autre pour la nuit suivante. Extrêmement susceptibles, les anémones ne pardonnaient jamais à qui les avait maltraitées.

— Ne reste pas dans le chemin ! la houspilla une sirène aux écailles rouges.

Sa chevelure coiffée à la va-vite témoignait d’une hâte inhabituelle. D’ordinaire, jamais une fille de l’eau ne se serait aventurée hors de son anémone sans avoir longuement coiffé les mèches qui faisaient leur orgueil. Le cœur de Houria se serra. Comme à chaque fois qu’il survenait un événement inhabituel, sa mauvaise conscience la taraudait. Avait-on découvert son terrible secret ?

— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle d’une voix qui se voulait neutre, mais dérapa malgré elle dans les aigus.

Autre sujet d’opprobre, celui-ci de notoriété publique : elle ne parvenait pas à maîtriser son timbre et chantait comme une amphore percée. Une honte chez les sirènes. Son interlocutrice repoussa d’un geste agacé une mèche folle derrière son oreille, les yeux écarquillés d’exaspération.

— D’où sors-tu ? Le dragon a entamé sa mue !

Un fourmillement d’excitation remplaça l’inquiétude de Houria. La mue ! Le phénomène ne se produisait qu’une fois tous les trente-trois ans. Âgée de vingt ans, il s’agissait donc de la première à laquelle elle allait assister. Lors de cet événement, les habitants de la cité sous-marine récoltaient les précieuses écailles, indicatrices du rang de ceux qui les portaient. Houria effleura l’écaille transparente suspendue à son cou sur un lien d’algue tressée. Sa couleur fade indiquait que sa propriétaire n’avait pas encore choisi sa voie. Faux ! pensa Houria. Je sais ce que je veux faire. Ce sont les autres qui ne veulent pas. Depuis toute petite, elle convoitait l’écaille rouge des Explorateurs, les seuls membres du peuple de la mer autorisés à se rendre dans le monde des hommes. Ces écailles avaient la propriété de leur procurer une paire de jambes semblable à celle des humains, quand ils se rendaient à terre. Hélas, elles étaient rares, et la sélection pour en obtenir une, impitoyable. Houria avait échoué pour la troisième fois à l’examen dix révolutions auparavant. Trop impulsive, avaient décrété les examinateurs. Elle s’était retenue de leur jeter à la tête la lourde tablette gravée posée devant elle. Impulsive, elle ? Ils confondaient avec réactive, ces vieux mollusques dont les trente-trois ans étaient si lointains qu’ils avaient oublié avoir été jeunes un jour ! Toucher l’écaille rappela à Houria la raison pour laquelle elle voulait en obtenir une rouge. Son précieux secret… Avec l’agitation qui régnait, décida-t-elle, personne ne prêterait attention à ses faits et gestes. Le moment était donc idéalement choisi pour une reconnaissance en cuisine. La veille, elle avait dû se contenter des restes de son propre repas. Alors, elle allait sans doute rater le début de la mue, mais après tout, celle-ci durait trois révolutions : elle aurait tout le temps de l’admirer plus tard. De loin, car seuls les Nettoyeurs, porteurs d’écailles vertes, étaient autorisés à s’approcher du dragon durant cette période.

Tournant le dos à l’agitation générale, elle se dirigea vers les cuisines. La tête du dragon atteignait déjà la Tour de Nacre : une fois de plus, elle avait dormi trop longtemps. Avantage : elle ne croiserait pas grand monde sur son chemin. Effectivement, quand elle y parvint, le grand réfectoire était désert. Houria glissa le long des tables de corail pour se rendre dans l’ensemble de grottes sous-marines qui constituait les cuisines. Un banc de petits poissons aux écailles roses nageait dans une nasse. Houria appréciait leur goût frais et doux, mais réprouvait la mode qui consistait à les dévorer vivants. D’ailleurs, il n’aurait pas apprécié non plus. La jeune sirène monta de quelques trous, à la recherche d’aliments plus convenables à un palais humain. Des pains d’algues, des œufs de poisson, des coquillages, des baies marines : Houria en emplit tant qu’elle put son sac de toile. Mieux valait prévoir large tant qu’elle en avait la possibilité, même s’il ne mangeait pas plus qu’un alevin. Sans doute la nourriture marine ne lui convenait-elle pas bien, mais comment aurait-elle pu se procurer les délices dont il lui parlait parfois, les gâteaux, la viande, les légumes cultivés dans la terre, bien loin de la mer ? Elle grimaça alors qu’elle chargeait le sac sur son épaule. Il allait plus mal, ces derniers temps. Elle devait déployer des trésors d’ingéniosité pour lui arracher un sourire, ce sourire qu’elle aimait tant et qui lui vrillait le cœur. Pourvu qu’il ne soit pas malade ! Houria ne possédait aucune des qualités requises pour obtenir l’écaille blanche des soigneuses. 

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Passeurs d'ombre, saison 2© 2013 par Anne Rossi, Numeriklivres. Tous droits réservés.

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