8 Épisode 7, Les fleurs de l’oubli (extrait)

Résumé de l’épisode 7

Djianne redoute le sort d’oubli jeté sur la Vallée des Fleurs. Créature dépourvue d’âme, elle risque de disparaître si elle oublie qui elle est et ce qui l’unit à Marco. Celui-ci lui ayant promis de veiller sur elle, elle se résout néanmoins à le suivre. Hélas, le sort est le plus fort. Redevenue simple courant d’air, sa course folle s’arrête le jour où elle tombe sur un dragon et la perle lumineuse qu’il garde. Celle-ci pourrait bien être pour Djianne la clé d’une nouvelle vie…

***

Debout au bord de l’étang vidé, Djianne regarda Houria et Faustin disparaître dans le rai de lumière. Elle passa son poids d’un pied sur l’autre, partagée entre l’envie de se jeter à travers la porte et celle de fuir le plus loin possible. Marco lui adressa un signe qu’elle ignora. Se rendait-il réellement compte du risque qu’ils couraient ? Sans doute pas : il avait toujours été du genre à foncer d’abord et réfléchir après. Combien de fois, au cours de son enfance, avait-elle craint qu’il ne quitte le château, l’abandonnant à son sort ! Elle avait déployé des trésors d’imagination pour le retenir. Il était le seul à l’entendre, le seul à pouvoir la sortir du piège dans lequel son ancêtre l’avait enfermée. Le vieux bouc ! Bien sûr, qu’elle s’était servie de Cristo. Cela entrait dans sa nature de sylphide, charmeuse et inconstante. Des centaines d’années durant, elle avait papillonné d’un homme à l’autre, butinant au gré de ses envies. Quelque chose dans Cristo avait retenu son attention, assez pour qu’elle accepte de le suivre dans son château. Fatale erreur… Les années qui avaient suivi sa mort avaient été sombres et lugubres, alors qu’elle demeurait prisonnière des murs, sans personne à qui parler. La naissance de Marco avait constitué un rayon d’espoir. Dès le berceau, il avait entendu les comptines qu’elle fredonnait. Alors elle s’était accrochée à lui de toutes ses forces, bien décidée à l’utiliser à son tour. Ce qu’elle n’avait pas prévu, c’était qu’au fil des années, il parviendrait à lui inspirer une affection contraire à sa nature profonde. Les sylphides ne tombaient pas amoureuses. D’abord parce qu’elles vivaient bien plus longtemps que les humains : comment s’attacher à une existence aussi éphémère ? Ensuite et surtout, parce qu’elles ne possédaient pas d’âme. Elles n’éprouvaient pas d’autres émotions que celles liées à leurs besoins primaires.

— On y va ? demanda le prince, qui s’était rapproché d’elle.

Il avait besoin de la Perle pour sauver son royaume. Jamais il ne renoncerait au but qu’il s’était fixé. C’était ici que leurs intérêts entraient en collision. Elle convoitait la Perle pour ne plus dépendre du bon vouloir des hommes. Un jour ou l’autre, Marco mourrait. Elle devrait alors se trouver un autre partenaire : ou alors abandonner, redevenir un souffle de vent, libre, sans attaches, sans émotions ni sensations. La chair de poule hérissa ses avant-bras. Elle détestait cet état, comme la plupart des sylphides. Se dématérialiser offrait quelques avantages à l’occasion, comme celui de pouvoir échapper plus facilement à un ennemi, mais à condition de ne pas rester sous cette forme trop longtemps. Celles qui succombaient à l’ivresse du vent perdaient toute notion de leur identité et finissaient par s’effilocher en courants d’air. Séduire les humains était donc vital pour elles, d’autant qu’elles ne pouvaient pas se reproduire sous leur forme immatérielle. En un mot comme en cent, le seul moyen de se passer d’un humain, c’était cette Perle mythique. Néanmoins, il restait un petit problème à résoudre avant de mettre la main dessus :

— Que fait-on pour l’oubli ? demanda-t-elle, une main tendue vers la lumière.

— C’est une légende ! affirma Marco.

Qu’en savait-il ? Il s’imaginait tout connaître des terres noires à travers les récits de ses ancêtres. Il se croyait préparé, confiant en la force de ses bras et la puissance de son épée. Mais il existait d’autres dangers, plus insidieux, contre lesquels les armes étaient impuissantes. Elle caressa la joue de son amoureux, savourant le contact râpeux de sa barbe.

— Si je t’oublie, chuchota-t-elle, je redeviendrai le vent. Si je m’oublie, je m’éparpillerai à travers le ciel ; il ne restera rien de moi.

— Je te protégerai : il ne t’arrivera rien.

Elle éclata de rire avant de l’embrasser. Du coin de l’œil, elle vit Miyo lever un sourcil sceptique. La renarde pouvait compter sur le pacte de sang qui la liait à son compagnon. Quel effet aurait-il face à l’oubli ? Bien malin qui pouvait le dire. Djianne avait refusé de contracter le même avec Marco. Peut-être que, comme ce dernier l’espérait, cela lui aurait permis de conserver une forme humaine même sans contact physique – encore qu’elle ne voyait pas pourquoi elle se serait privée de ce dernier. En revanche, sa vie prendrait fin en même temps que celle de Marco. Et cela, elle ne pouvait l’admettre. Ses instincts les plus profonds lui dictaient de survivre à n’importe quel prix. Marco ne comprendrait jamais à quel point entrer dans ce rayon lumineux l’obligeait à se battre contre elle-même. À leur tour, Han et Miyo franchirent le pas. Erika et Alex semblaient avoir résolu de tirer l’affaire à la courte paille.

— Porte-moi, demanda-t-elle à Marco.

— Tu ne te sens pas bien ?

Sans répondre, elle passa les bras autour de son cou et se blottit contre sa poitrine. Si elle avait pu perdre connaissance, elle se serait abandonnée au néant. Ses fins cheveux blonds se dressèrent tout autour de sa tête au moment où ils pénétrèrent dans la lumière. Elle s’était attendue à tomber comme dans un puits, mais la trajectoire de Marco demeura rectiligne. Un vent tiède au parfum sucré lui caressa le visage. Ses paupières closes se teintèrent de rose. L’étreinte de Marco faiblit.

— Djianne, souffla-t-il d’un ton émerveillé.

Elle ouvrit les yeux, les referma aussitôt. Une clarté inhabituelle les inondait. Son cœur battit plus fort dans sa poitrine. La Perle de Lumière ! Doucement, elle se dégagea de l’étreinte de Marco pour poser pied à terre. Ses bottes s’enfoncèrent dans une herbe épaisse et parfumée. Elle releva petit à petit les paupières. Une plaine d’herbe émeraude semée de fleurs multicolores ondoyait à perte de vue sous la caresse de la brise. Le ciel arborait la même teinte bleu pâle que ses yeux. Des nuages blancs jouaient à s’y poursuivre. Un peu plus loin, dissimulé dans les roseaux, un ruisseau murmurait. Trois lapins broutaient non loin d’eux, nullement effrayés par leur présence.

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Passeurs d'ombre, saison 2© 2013 par Anne Rossi, Numeriklivres. Tous droits réservés.

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